quand Robert Badinter évoquait son enfance à Lyon

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"Une ville ruisselante de pétainisme. C'était bien pire qu'à Paris" : quand Robert Badinter évoquait son enfance à Lyon

Robert Badinter n’est pas seulement l’homme qui a combattu la peine de mort. Le récit de son enfance à Lyon, celle d’un jeune juif en pleine collaboration, est aussi devenu essentiel…

Robert Badinter est mort ce vendredi 9 septembre. Si l’Histoire retiendra sans doute le pourfendeur de la peine de mort en France, l’ancien ministre de la Justice aura en réalité mené de multiples combats au cours de plusieurs vies, faisant de lui un symbole bien plus large des traumatismes de l’après-guerre. Robert Badinter est né le 30 mars 1928, dans le 16e arrondissement de Paris. Il a à peine 10 ans quand la guerre éclate en Europe avant de gagner le monde entier. Issu de parents juifs originaires de Bessarabie, dans le sud-est de l’Europe, il va plusieurs fois raconter, au cours d’entretiens ou dans des livres, ce destin des familles juives de la France occupée et collaborationniste. Un témoignage essentiel qui vient expliquer, sans doute, cette volonté constante de lutter contre les injustices.

Parmi ses premiers souvenirs “d’une intensité inouïe”, Robert Badinter évoquera notamment la débâcle de juin 1940 comme une “vision stupéfiante” de la “débandade” de l’armée française. Il va aussi décrire par le menu les premières mesures antisémites de l’occupation, qui frapperont le pays dès  juillet 1940 avec loi sur les dénaturalisations, puis à partir d’octobre 1940 avec le statut des Juifs. “Mon enfance a pris fin le 10 mai 1940”, répétera plusieurs fois Robert Badinter, notamment dans Idiss, un livre consacré à sa grand-mère et écrit à la fin de sa vie (Fayard, 2018).

En 1941, la famille Badinter décide de quitter la capitale occupée pour Lyon, en zone libre. Un choix qui ne la protégera pas, comme de nombreuses autres familles juives, de la Shoah qui va décimer les juifs d’Europe. Robert Badinter gardera une douloureuse blessure de ce passage dans le Rhône, décrite comme “une époque d’une grande bassesse”. Sur l’atmosphère qui régnait à Lyon tout particulièrement à l’époque, il ira même jusqu’à parler du terrible “spectacle de cette ville ruisselante de pétainisme”. “C’était bien pire qu’à Paris. Dans la capitale, la plupart des Parisiens attribuaient leurs souffrances aux Allemands. Les Lyonnais, eux, étaient plus enclins à incriminer les juifs, surtout étrangers”, déclare-t-il à L’Express en 2018.

Robert Badinter fera le récit de l'”atmosphère avilissante” qui régnait dans la ville, atmosphère “d’une médiocrité inouïe, marquée par l’adoration pour un vieillard comme le Maréchal qui incarnait un passé glorieux”. Cette ville tenue d’une main de fer par le “Boucher de Lyon”, le chef de la Gestapo Klaus Barbie, sera le lieu de centaines d’arrestations. C’est Klaus Barbie qui organisera, début février 1943, la rafle de la rue Sainte-Catherine, menant à la capture de Simon Badinter, le père de Robert. “Lorsque nous l’avons appris, ma mère et moi avons immédiatement compris que nous n’étions plus en sécurité à notre domicile, car mon père avait des papiers d’identité sur lesquels était indiquée notre adresse”, expliquera ce dernier au Point en 2012. “Nous avons fait notre sac et sommes partis nous réfugier chez des amis.”

Simon Badinter sera déporté à Drancy, puis Pithiviers, avant d’être assassiné dans le camp de Sobibor, en Pologne. Robert Badinter perdra d’autres proches, comme sa grand-mère paternelle et son oncle maternel, arrêtés à Paris et déportés eux aussi. C’est un miracle et une gouvernante qui vont le sauver, lui ainsi que sa mère et son frère. La famille décimée trouvera finalement refuge à Cognin, dans la banlieue de Chambéry. Un endroit où Robert Badinter sera même scolarisé grâce à de faux papiers et qu’il décrira plus tard, par opposition à Lyon, comme un “cocon protecteur”.

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