Quel effet aura la grève des enseignants sur les enfants ?

Parents et experts s’inquiètent de l’effet de la grève sur la réussite scolaire des enfants — plus particulièrement les plus vulnérables — et des inégalités qui risquent de se creuser si le conflit perdure dans certaines régions.

« La durée de cette grève-là peut avoir des conséquences sur la réussite éducative de nos enfants, donc on espère vraiment que ça va se régler plus tôt que tard », lance au bout du fil Nathalie Laviolette, présidente de la Fédération des comités de parents du Québec. Elle rappelle que plusieurs élèves accusent encore un retard éducatif en raison de la pandémie, qui a forcé la fermeture des écoles pendant des mois. « On voit un certain retard sur le plan de la littératie chez les petits qui n’a pas encore été rattrapé. Et cet écart-là risque de se creuser encore plus », affirme-t-elle.

Le porte-parole du Regroupement des comités de parents autonomes du Québec, Sylvain Martel, abonde dans son sens. Il parle d’ailleurs d’une « accumulation d’impacts » pour les élèves qui vivent déjà des difficultés. « Il y a des élèves qui vont avoir un impact [aujourd’hui] et, plus on va avancer, plus le bassin d’élèves affectés va s’agrandir. »

À trois vitesses

 

Une forme d’inégalité se dessine également à l’horizon entre les élèves qui fréquentent une école dont les enseignants sont représentés par le Front commun — en grève pour trois jours — et ceux dont l’entourage scolaire est plutôt associé à la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), qui a voté pour la grève générale illimitée.

« Avec la grève générale illimitée, ça va créer un écart également entre deux types d’élèves qui fréquentent des établissements similaires, indique Nathalie Laviolette. Pour nous, c’est une préoccupation, parce que l’écart va toujours se creuser de plus en plus. Et chaque journée qu’on perd, c’est une journée qui sera plus difficile à rattraper pour nos enfants. »

La grève risque d’exacerber encore davantage la disparité entre les élèves qui fréquentent les écoles privées, qui ne connaissent pas de grève, et ceux qui vont à l’école publique, reconnaît également la présidente de la FAE, Mélanie Hubert. « Ça n’aide pas. La pandémie, ça a été la même chose. Chaque fois que le réseau privé roule à pleine vitesse pendant que le réseau public vit toutes sortes de difficultés, ça n’aide jamais. Et ça ramène constamment sur le tapis cette question-là, de l’école à trois vitesses, et le fait que la situation n’est pas à l’avantage du réseau public en ce moment », affirmait-elle en entrevue au Devoir plus tôt cette semaine.

Elle aussi relève que « ce sont les élèves les plus en difficulté qui souffriront en premier de l’arrêt des services », mais elle répète que les enseignants ne font pas ça « de gaieté de coeur » et que l’amélioration de leurs conditions de travail sera bénéfique pour les élèves. « Ce qu’on se dit, c’est que nos élèves subissent aussi depuis très longtemps les mauvaises conditions du réseau. »

Quel effet sur les enfants ?

Peu de chercheurs se sont penchés sur les conséquences sur les enfants d’un conflit de travail dans le milieu de l’éducation, constate à regret le sociologue Michel Perron, fondateur du Conseil régional de prévention de l’abandon scolaire. Il se réfère donc à deux études ontariennes publiées il y a une dizaine d’années qui ont démontré que de telles grèves avaient des « effets assez importants » sur les élèves, particulièrement ceux de la fin du primaire. Et leurs effets étaient « plus dommageables chez les enfants des milieux défavorisés », rapporte M. Perron.

Un constat que fait également le Dr Gilles Julien, pédiatre social qui travaille avec les jeunes et leurs familles dans le quartier montréalais d’Hochelaga. « Ça m’inquiète beaucoup. C’est clair qu’en milieu plus défavorisé, les impacts sont toujours plus grands », affirme-t-il.

Depuis plusieurs années, il est aux premières loges pour voir les effets néfastes du mouvement de personnel scolaire sur les élèves, qui peuvent avoir « jusqu’à 10 enseignants différents » par année. « La capacité d’adaptation d’un enfant, dans des circonstances comme ça, c’est limité. Et la tendance, c’est qu’ils vont abandonner, ne voudront plus aller à l’école. [Ils] vont développer des problèmes de comportement de différentes natures, autant des comportements violents que dépressifs. »

Selon le Dr Julien, la possibilité d’une grève qui s’éternise vient « rajouter une couche d’insécurité ». Cela étant dit, il comprend et appuie les revendications des enseignants et du personnel scolaire. « On les appuie aussi, mais en même temps, on vit avec les enfants qui en subissent les conséquences. »

Il rappelle que pour plusieurs enfants, « le milieu scolaire est un milieu de grande sécurité » parce qu’à la maison, « ils sont exposés à des stress toxiques » et vivent dans des logements inadéquats. « On les sent en sécurité à l’école, mais cette sécurité-là est fragile de longue date. Mais là, avec la pandémie, on a tout bloqué. Et maintenant, la grève. La plupart n’ont pas eu le temps de récupérer, sauf les enfants bien entourés, ceux qui allaient dans des écoles privées, qui avaient des parents impliqués qui ont fait l’école à la maison. Tout ça, c’est parfait, c’est juste que nos populations vulnérables n’ont pas accès à ça. »

Mais, quel que soit le milieu, les parents s’inquiètent, constate Nathalie Laviolette. « J’ai l’impression que si ça dure trop longtemps, il y a une certaine détresse qui va s’installer chez les parents, sur la façon de garder notre enfant motivé et de le rassurer convenablement. Mais comme on n’a pas de date limite, c’est difficile d’encourager notre enfant en lui disant : “Lâche pas, ça ne durera pas trop longtemps.” On n’en a aucune idée présentement. »

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