Qu’est devenue notre disposition au conservatisme?


Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Avec l’arrivée des nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, jointe à la crise climatique, de plus en plus de gens ont le sentiment que, dans le balancement entre les gains et les pertes dus au changement, le poids de ces dernières est lourd à porter pour l’avenir.

Nous savons très bien que nous risquons de perdre ce que nous estimons important, par exemple la biodiversité, certaines traditions qui définissent l’identité, les facultés créatrices et des points de repère stables entre la fiction et la vérité. Ces pertes auront peut-être des conséquences significatives sur notre sens du présent, qui devient de plus en plus fuyant, et certainement sur notre rapport au monde.

Combien sommes-nous, tournés vers l’avenir, avec l’impératif de devoir changer un système imbriqué par des crises ? Nous voulons du changement, du nouveau, du jamais vu. « Il existe un préjugé positif en faveur de ce qui n’a pas encore été essayé. Nous supposons volontiers que tout changement est, en quelque sorte, pour le meilleur, et nous nous persuadons facilement que toutes les conséquences de notre activité innovatrice sont elles-mêmes des améliorations ou, tout au moins, un prix raisonnable à payer pour obtenir ce que nous voulons. »

Ces mots n’ont pas été prononcés il y a quelques années, mais au milieu du XXe siècle par le philosophe Michael Oakeshott (1901-1990). C’était en 1956, au moment où il donnait une conférence devant les étudiants de l’Université de Swansea, au pays de Galles.

Cette conférence donnera lieu à un essai intitulé On Being Conservative, publié une première fois en 1962 dans un recueil intitulé Rationalism in Politics and Others Essays. En 2011, une traduction française (Du conservatisme) a paru aux Éditions du Félin, permettant au public francophone de découvrir un philosophe et théoricien politique anglais aujourd’hui peu connu et peu lu.

En effet, qui est Michael Oakeshott ? Titulaire à partir de 1950 de la chaire de sciences politiques de la London School of Economics and Political Science, poste qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 1968, à la suite de quoi il se consacrera à la rédaction de ses ouvrages majeurs qui synthétisent sa pensée politique, Michael Okeashott est un penseur politique dont la lecture nous bouscule légèrement, nous qui sommes davantage familiers avec l’héritage progressiste des Lumières et du rationalisme politique.

À rebours

Car il faut l’avouer, Oakeshott peut sembler « à rebours », et son scepticisme conservateur est une attitude rarement défendue dans le courant du libéralisme politique nord-américain.

Malgré la richesse de sa pensée, ce n’est pas le théoricien politique que je souhaite aborder, mais le philosophe, qui s’est penché sur une attitude qui, parce qu’elle n’est pas à la mode, est peut-être somme toute originale et pertinente. Il s’agit de notre disposition au conservatisme.

Immédiatement, le conservateur à contre-courant risque de se voir défini comme un « réactionnaire », une personne réfractaire au changement et, comme le dit Oakeshott, il ressentira une « gêne malencontreuse », comme s’il était le gardien d’un musée qui expose ce qui deviendra un jour périmé.

Nous pensons tout de suite qu’un individu conservateur est de ceux qui disent incessamment que tout était meilleur avant, que c’est un grand amoureux nostalgique, un individu statique. Du coup, un tel individu serait très facilement étiqueté au sein d’un ensemble de croyances (religieuses ou non) ou de doctrines. Un conservateur !

Cependant, il y a une différence entre se dire conservateur d’un point de vue politique ou idéologique et la disposition au conservatisme que nous pouvons tous avoir à différents degrés et qui se manifeste d’une manière ou d’une autre devant le changement. Michael Oakeshott est pertinent ici du fait qu’il s’intéresse d’abord à cette « attitude » et que son propos est « d’analyser cette disposition telle qu’elle apparaît dans le caractère des contemporains plutôt que de la transposer sous la forme de principes généraux ».

Oakeshott est un empiriste radical qui fonde ses hypothèses à partir des faits qu’il observe, desquels il souhaite, en demeurant dans une posture sceptique quant à toute forme fixe de « nature humaine » (contre un conservatisme à la Edmund Burke, par exemple), cerner les grandes lignes.

Familiarité

Quels sont les traits généraux de la disposition au conservatisme ? Certainement pas une idolâtrie de l’héritage du passé, mais un amour premier et fondamental du « présent ». Nous touchons là à ce qui est peut-être la pierre angulaire de la disposition au conservatisme, que je reformulerais ainsi : en certaines choses ou pour certaines situations, préférer ce qui est plutôt que désirer ce qui est possible.

Ce qui est présent, c’est non seulement quelque chose de connu, c’est aussi quelque chose qui nous est « familier ». La familiarité envers des états de fait est ce qui contribue à ce que la disposition au conservatisme mette en jeu la valeur de ce familier face aux risques de sa perte devant le changement ou devant l’innovation. Loin ici l’idée de devoir aimer à tout prix le présent, qui quelquefois peut être insupportable ou comporter des risques de perte moins grands. Il s’agit d’apprécier le « connu » plutôt que de désirer à tout prix l’inconnu.

Mais que faire de l’inévitable changement dans un monde en devenir ? Contre la rupture, l’individu disposé au conservatisme privilégiera la continuité. Car « être conservateur ne signifie pas simplement être hostile au changement […] ; c’est également une manière de s’accommoder aux changements, activité imposée à tous. Car le changement est une menace pour l’identité et tout changement est un signe d’extinction. Mais l’identité d’un individu (et celle d’une communauté) n’est rien d’autre qu’une répétition ininterrompue de contingences qui dépendent toutes des circonstances et qui ne font sens que par leur degré de familiarité ».

Il ne faut pas comprendre le concept d’identité comme une « forteresse » derrière laquelle on se préserverait des menaces du changement, mais comme le lieu de l’individu ou de la communauté, qui se reconnaît grâce aux bagages familiers d’habitudes, de rites, de noms qu’il préserve, tout en étant ouvert aux constants changements qui surviennent dans un monde complexe et divers.

Amitié

En outre, Oakshott fait une importante distinction entre le « changement », qui est de l’ordre de ce qui est « subi » (contingence), et « l’innovation », qui est un changement impliquant nécessairement l’idée d’amélioration. Toute innovation sans une amélioration suffisante pour contrebalancer la perte de ce qui était familier avant sa création (par exemple, l’innovation pour certains outils) est dès lors aussitôt critiquée par l’individu disposé au conservatisme.

Il faut ici rappeler comment certains outils qui perdurent dans les habitudes de maîtres d’oeuvre et dans les métiers demeurent efficaces non parce qu’ils sont nouveaux ou constamment adaptés aux différents projets, mais parce qu’ils sont maîtrisés par leurs utilisateurs, qui ont perfectionné leurs techniques grâce à la connaissance approfondie qu’ils en ont.

Enfin, personne n’est obligé de se dire purement conservateur, et je dirais qu’il importe de nuancer la disposition au conservatisme en rappelant quelques situations dans lesquelles elle apparaît plus forte et de manière essentielle.

Il y a des activités que nous faisons et des relations humaines que nous entretenons dans le but de produire quelque chose. Toute activité faite en vue d’une fin extérieure à elle-même est de cet ordre, par exemple l’achat d’un bien, ou le salaire perçu pour un travail effectué uniquement pour la rémunération. Cependant, toutes les activités qui mettent en avant les moyens autant que la fin, comme l’achat de viande chez le boucher du coin malgré ses prix plus élevés, mais avec qui nous avons le plaisir de la conversation et dont on connaît bien les produits, sont des activités où nous avons une attitude conservatrice.

La pêche à la ligne, comme l’indique Oakeshott, est un bel exemple d’une activité où les moyens rivalisent avec la fin, car nous éprouvons du plaisir du simple fait de la pratiquer. Enfin, il existe une chose qui est strictement de l’ordre de la disposition au conservatisme, sans aucune idée d’utilité ou attitude progressiste, et c’est l’amitié. « Les amis ne se préoccupent pas de ce que l’on pourrait faire les uns les autres, mais seulement du plaisir de chacun ; et la condition de ce plaisir est l’acceptation sans condition de ce qui est et l’absence de tout désir de changement et d’amélioration. »

Si nous éprouvons du plaisir à fréquenter une personne, ce n’est pas parce que nous voulons la changer, mais peut-être parce qu’elle nous permet graduellement de changer nous-mêmes en nous améliorant tout en demeurant qui nous sommes, dans la familiarité d’une relation qui perdure.

Le conservatisme n’est pas une attitude à cacher ou à diaboliser. Ce que la pensée d’Oakeshott nous permet de voir, c’est que, devant nos réflexes de faire table rase, et pour nous sortir des ornières de l’idéologie de l’innovation à tout prix, nous pourrions favoriser l’idée de la continuité pour demeurer dans un monde familier.

Dans une époque troublée par les vertiges du changement, j’avance qu’il serait bon de la revaloriser et d’assumer que nous sommes peut-être tous, un tout petit peu, attachés à certaines choses que nous ne voulons pas changer.

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