Retour sur le parcours de Michèle Thériault, qui quitte la direction de la galerie Leonard et Bina Ellen

Après 20 ans à sa barre, Michèle Thériault quitte la galerie Leonard et BinaEllen — sise dans l’Université Concordia — après lui avoir assuré une impressionnante réputation. Avec entre autres Louise Déry à la Galerie de l’UQAM, Barbara Fischer au Musée d’art de l’Université de Toronto, Thériault a été l’une des actrices majeures de cette extraordinaire structure de galeries universitaires. Un réseau qui, plus que jamais, est un des piliers du milieu de l’art au pays. Un réseau que les médias et même notre milieu de l’art ne célèbrent pas assez, plus souvent occupés à glorifier un vedettariat souvent superficiel qu’à mettre en valeur ceux et CELLES qui réalisent un travail de fond…

L’art contemporain dans son histoire 

« Je n’ai jamais voulu faire de compromis… » Voilà comment Thériault engage notre rencontre. Une phrase qui nous semble en effet emblématique de la position qu’elle occupe dans son milieu.

« Mon premier poste, en 1990, fut au Musée des beaux-arts de l’Ontario, en tant que conservatrice adjointe, engagée par Philip Monk. J’y suis restée sept ans. Ce fut extraordinaire de travailler avec lui. Je m’occupais d’une série intitulée Perspective, où j’ai présenté Micah Lexier, Lee Dickson, Mona Hatoum, Barbara Steinman et Irene Whittome, en permettant à cette dernière de recréer son Musée des traces. En 1997, je reviens à Montréal et je donne des charges de cours, surtout à l’Université d’Ottawa. Et en 2003, j’obtiens ce poste de directrice à la galerie Leonard et Bina Ellen, poste qui avait été affiché dans tout le Canada, même dans le Globe and Mail… »

Les centres universitaires ont fait un travail de recherche considérable sur l’histoire de l’art contemporain canadien et québécois. Pourquoi ce volet historique est-il si important ? « Je ne pense pas qu’on puisse faire ou exposer de l’art contemporain sans revenir sur son histoire, celle entre autres des années 1960 et 1970. Par exemple, pour mieux comprendre la performance actuelle, il faut revenir sur ses origines, sur celles d’il y a 40, 50 ou 60 ans. »

Pour Thériault, il faut aussi contextualiser l’art contemporain avec les enjeux de son époque, en faisant des liens avec d’autres disciplines. « Timelength, en 2004, la première expo de ma programmation, faisait des liens avec ce que certains théoriciens français appelaient le cinéma d’exposition, les projections que même des cinéastes réalisaient en galerie, des installations cinématographiques… » Une exposition qui incluait des artistes comme Michael Snow, Pascal Grandmaison, Jocelyn Robert, Jeroen De Rijke et Willem De Rooij. « Dès le début, j’ai voulu aborder le contexte et l’“appareil” entourant une exposition, le système de réception, comment le visiteur vit son expérience de l’art, appréhende l’art dans un lieu en particulier. La galerie Leonard et Bina Ellen est dans un bâtiment universitaire où il y a une bibliothèque, différents départements, dont celui des sciences humaines… L’art existe toujours dans un contexte. »

Un contexte plus libre

L’art n’est donc pas qu’un objet ? Cette époque est-elle finie ? « Finie… C’est encore omniprésent dans le marché de l’art. C’est inévitable. Mais si j’ai abordé cela, c’est d’une manière critique. Nous n’avons pas travaillé avec de grands collectionneurs, comme les musées le font, collectionneurs qui font partie des conseils d’administration, dans une imbrication problématique. Les conflits d’intérêts peuvent souvent être présents. J’ai voulu me tenir loin de ça. Les galeries universitaires font d’ailleurs souvent un travail que les musées ne font pas ou ne font plus. Ils ne font pas leur travail de mettre en valeur notre propre histoire. Cela ne veut pas dire qu’il faut présenter une rétrospective de tous les artistes. Il y a des moyens de monter des expositions sur des artistes oubliés. Il faudrait, par exemple, regarder à nouveau le travail de Raymond Gervais. Et il y a bien d’autres artistes qui mériteraient notre remémoration. Au Québec, on a tendance à se référer à la peinture, qui est encore et toujours la référence. Mais bien des artistes ont produit en dehors de ce modèle. Pensons entre autres aux artistes conceptuels. Mais on a du mal à valoriser un art plus cérébral, plus complexe… Certes, il faut dire que les musées sont en crise et qu’ils essaient de survivre. Surtout depuis la pandémie, ils ont perdu beaucoup de revenus et ont des déficits. De ce point de vue, les galeries universitaires sont plus libres. Nous n’avons pas cette pression par rapport au nombre d’entrées… Nous n’avons pas à penser nos expos en prétendant savoir ce que le public veut voir et savoir. » Du même souffle, Thériault ajoute : « Mais savons-nous vraiment comment le public va réagir à nos choix d’expositions ? »

Alors que bien des musées et institutions culturelles font des textes de présentation minuscules, Thériault a fait le pari des longs textes explicatifs et a élaboré un site Internet étoffé comportant un original volet intitulé Pistes de réflexion. Pourquoi ce choix ? « Je crois que le public est capable d’apprécier et de comprendre bien plus de choses que ce que l’on pense. On peut lui offrir de nombreuses pistes de lecture. Il ne s’agit pas d’expliquer les oeuvres, mais d’enrichir des liens. On a souvent tendance à vouloir refermer une oeuvre sur une signification simple. L’industrie culturelle donne souvent ça aux gens, de l’art facilement digestible. De l’art spectacle. Je n’ai pas fait ça. Certes, ce que nous avons fait n’était pas pour toujours pour tout le monde. Mais on ne peut pas toujours savoir ce qui va passionner le visiteur. Et une équipe de marketing ne peut pas nous dire ce qui va marcher auprès du public. On a heureusement souvent des surprises. »

Il faut noter que Michèle Thériault continue ses activités. Elle prépare déjà une nouvelle exposition et dirige la Fondation Periculum en l’honneur de David Tomas, mort en 2019.

Des publications remarquables

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