«Ripley», ce si charmant assassin

Tom Ripley est un homme charmant, mais il est surtout un escroc. À New York, en 1961, l’un de ses principaux talents consiste à demeurer insaisissable. D’où sa surprise lorsqu’un détective retrouve sa trace et le met en contact avec un riche industriel. Ce dernier, prenant à tort Tom pour un ami de son fils Dickie, lui demande de rejoindre fiston en Italie et de le ramener au pays. Sauf que, là-bas, Tom prend non seulement goût à la dolce vita, il prend goût à Dickie, ou plutôt à la vie de Dickie. Basée sur le brillant roman The Talented Mr. Ripley (Monsieur Ripley), de la non moins géniale Patricia Highsmith, la série Ripley paraît sur Netflix le 4 avril sous l’imprimatur de Steven Zaillian, scénariste lauréat d’un Oscar pour Schindler’s List (La liste de Schindler). Le Devoir lui a parlé en exclusivité.

Il faut savoir que les huit épisodes d’une heure chacun ont été créés, produits, écrits et réalisés par Zaillian. Sachant cela, il nous est permis de conclure que le personnage imaginé par Highsmith exerçait sur lui une fascination certaine.

« Oui, porter tous ces chapeaux, sur une production de cette ampleur, ça implique un énorme investissement de temps — plusieurs années —, d’énergie et de détermination ; il faut être passionné par le matériel », opine Steven Zaillian, joint par visioconférence.

« J’ai découvert ce roman il y a de nombreuses années, des décennies. Lorsque l’occasion s’est présentée d’en tirer une série, j’ai voulu en profiter pour présenter le personnage tel que je l’avais perçu à l’époque. Malgré les nombreuses adaptations — il y a bien une dizaine d’acteurs qui ont joué Ripley au fil des ans —, je n’avais encore jamais retrouvé ma vision du personnage à l’écran. »

Comment est Tom Ripley ? En fait, il peut être affublé d’une myriade de qualificatifs en « eur » : menteur, voleur, fraudeur, manipulateur, calculateur, usurpateur… sans oublier tueur.

« En même temps, Tom Ripley possède des traits de personnalité que nous possédons tous, dans une certaine mesure. Évidemment, dans son cas, c’est exacerbé. Mais ça fait en sorte qu’il n’est jamais un monstre unidimensionnel : il possède à la base une humanité à laquelle nous pouvons nous identifier par moments, et là encore, dans une certaine mesure. C’est le génie de Highsmith : d’arriver à nous placer dans un rapport d’identification avec ce criminel. C’est ce que j’ai voulu reproduire dans la série. »

Un désir létal

Steven Zaillian touche en l’occurrence là à une donnée fondamentale par rapport au roman et à son autrice. En effet, dans l’ouvrage Patricia Highsmith: Her Diaries and Notebooks – 1941-1995, la principale intéressée écrit en 1954, alors qu’elle est plongée dans la rédaction de ce qui deviendra le premier des cinq romans mettant en vedette Tom Ripley :

« Si j’éprouve de la pitié pour le genre humain, c’est une pitié pour les malades mentaux et les criminels. [C’est pourquoi ils seront toujours les meilleurs personnages dans tout ce que j’écris.] Pour la normalité et la médiocrité ? On n’a pas besoin de moi. Ça m’ennuie. »

Justement, Tom Ripley est hors norme et aspire à sortir de la condition médiocre qui est la sienne. D’où son désir — létal — de se réinventer en quelqu’un d’autre. Quelqu’un de plus beau, de plus cultivé, de plus riche que lui : Dickie.

À cet égard, s’il y a à coup sûr de l’homoérotisme chez le personnage, Ripley est d’abord et avant tout épris de lui-même, ou, enfin, de celui qu’il entend devenir.

Il faut en outre savoir que, pendant la conception de The Talented Mr. Ripley, Patricia Highsmith était en peine d’amour, sa partenaire venant de la quitter afin de se remettre en ménage avec son ex. Or, l’une des principales sous-intrigues du roman (et de la série) est l’histoire d’amour entre Dickie et Madge.

Maladivement jaloux de la seconde, Tom s’ingénie sournoisement à détruire le couple…

Nuances de gris foncé

Bref, sous des dehors inoffensifs, l’antihéros de Highsmith dissimule une nature narcissique et psychopathe. Sans mauvais jeu de mots, bien des acteurs seraient prêts à tuer pour un tel rôle.

Ceci expliquant cela, de gros noms ont joué Tom Ripley au cinéma : Alain Delon dans Plein soleil, de René Clément, Dennis Hopper dans The American Friend (L’ami américain), de Wim Wenders, Matt Damon dans The Talented Mr. Ripley (Le talentueux M. Ripley), d’Anthony Minghella, John Malkovich dans Ripley’s Game (Ripley s’amuse), de Liliana Cavani…

Encore tout auréolé de sa poignante performance dans All of Us Strangers (Sans jamais nous connaître), d’Andrew Haigh, Andrew Scott est la figure de proue de cette nouvelle adaptation.

« Comme tous les grands personnages, Ripley peut être réimaginé, et par conséquent réinterprété à l’infini : comme Hamlet », note Steven Zaillian.

« Dès lors, tout ce qui importe, c’est de trouver le meilleur acteur possible pour l’incarner. Ripley est souvent seul, donc on passe beaucoup de temps uniquement avec lui : il faut un acteur capable de communiquer ce que le personnage a dans la tête sans l’aide de dialogue. Je ne cherchais pas nécessairement le comédien se rapprochant le plus de la description physique ou de l’âge du personnage, mais quelqu’un capable de captiver pendant huit heures. »

Ce qu’Andrew Scott, alias Moriarty dans la série Sherlock et « prêtre sexy » dans la série Fleabag, n’a aucune peine à accomplir. Avec son talent coutumier, l’acteur fait sienne cette partition tout en nuances de gris foncé.

Atmosphère de film noir

D’ailleurs, à propos de couleur, ou plutôt d’absence de couleur, Ripley a été entièrement tourné en noir et blanc avec l’aide du directeur photo Robert Elswit, lauréat d’un Oscar pour There Will Be Blood (Il y aura du sang).

« J’ai opté pour le noir et blanc parce que c’est magnifique, lance Steven Zaillian, mais surtout parce que c’est une histoire très sombre. Je voulais une atmosphère de film noir. »

Issu de la plume de Patricia Highsmith, l’humour est noir également, et parfaitement préservé par Steven Zaillian. On en discerne la trace chaque fois qu’un imprévu vient contrecarrer les plans du protagoniste. Protagoniste qui, paradoxalement, s’avère à son meilleur quand le sort s’acharne…

En se reportant aux journaux de la romancière pour la période concernée, on trouve une source possible à cette grinçante dichotomie :

J’ai opté pour le noir et blanc parce que c’est magnifique, mais surtout parce que c’est une histoire très sombre.

« La triste vérité est que l’art carbure au malheur. C’est une chose que d’en avoir vaguement conscience à 17 ans, c’en est une autre que de le vivre, entre tragédie et extase, la trentaine venue. »

Voilà qui en dit long sur l’état d’esprit de Patricia Highsmith pendant qu’elle créait Tom Ripley… et voilà qui explique la teneur à la fois funeste et envoûtante du récit. Ce qu’à l’évidence Steven Zaillian a compris. Ainsi, l’odyssée de Ripley le mènera de New York à Venise, en passant par Rome et Paris. Préparez-vous à être insidieusement séduits.

La série Ripley paraît sur Netflix le 4 avril.

Créer l’univers de «Ripley»

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