S’aveugler pour voir le monde autrement

« Nous vivons un âge sombre. Hé bien, il appartient à chacun d’en sortir, d’ouvrir quelque part une porte donnant sur la lueur possible d’une vision où tout se retrouvera restitué, comme au temps de Giotto, le visible reste à réinventer »

Philippe Forest, Éloge de l’aplomb (2020)

Voici une autre de ces expositions éclairantes, non littérales, intelligentes sans être didactiques, invitantes sans être prescriptives, une autre de ces expos combattant le discours morigénant qui domine autant à droite qu’à gauche, une autre de ces expos comme sait le faire avec élégance le galeriste et commissaire Roger Bellemare, assisté de Christian Lambert. Une expo poétique qui demandera de l’attention et de la réflexion aux visiteurs, qui devront tisser des liens entre les oeuvres proposées, des oeuvres souvent opaques au premier coup d’oeil. Voilà une position radicale s’il en est dans une époque où les facéties morales accouchent la plupart du temps d’oeuvres, transparentes et médiocres, prétendument d’art, tartuffardes, illustrations tartes et fades d’idées faussement contestataires.

Cette expo intitulée L’aveugle évoquera l’aveuglement récurrent des êtres humains devant les problèmes du monde. Certes. Mais, dans un très beau retournement, elle nous propose surtout d’explorer l’aveuglement comme instrument intellectuel et artistique… Car, finalement, ne faudrait-il pas être aveugle pour percevoir le monde autrement, pour vraiment l’appréhender en dehors des habitudes, des conventions du voir ?

C’est bien sûr Arthur Rimbaud qui est ici une des références, lui qui prônait un dérèglement des sens afin d’obtenir de fulgurantes voyances, lui qui défendait la figure de l’artiste clairvoyant… Parmi les citations qui ponctuent le parcours proposé, vous retrouverez d’ailleurs une phrase de cet auteur. Ce commissariat ne sera pas non plus sans évoquer l’expo Mémoires d’aveugle, montée par Jacques Derrida au Musée du Louvre en 1990. Le philosophe français y mettait en scène le fait que pour vraiment regarder le monde, il faut un moment de cécité.

Une présentation qui joue donc de ce paradoxe, comme avec cette épreuve argentique I am blind (1980) d’Andy Warhol montrant un aveugle vendant des crayons, outils qui serviront peut-être à des artistes à dessiner et à faire voir le monde…

Bellemare et Lambert savent toujours faire des trouvailles et n’hésitent pas à juxtaposer des créations d’époques très différentes. Cela n’est pas en soi une révolution, mais cette attitude reste néanmoins un parti pris intellectuel marquant. Ici, une estampe inachevée aux formes évanescentes de Rembrandt — Le dessinateur et son modèle (aux alentours de 1647) — est placée à côté d’un fusain sur toile d’Ozias Leduc — Paysage de tempête avec arc-en-ciel (1914) —, sombre image signalant « la décoloration d’un monde en une guerre qui allait durer quatre ans (1914-1918) ».

Vous y retrouverez d’autres oeuvres très touchantes, comme cette création de l’écrivain Michel Houellebecq, qui montre une image d’un espace désertique sur laquelle est inscrite la pensée « Nous habitons l’absence ». Une façon de nous rappeler comment nous vivons dans des espaces hantées par nos morts ou par ceux qui nous manquent…

Cette expo thématique compte des oeuvres de Roger Bellemare, qui est aussi artiste. Nous noterons en particulier cette merveilleuse photo d’une femme, Evelyn Coburn, prise en 1987. On notera aussi Pieds noirs (deux éléments) de 1986 par Marcel Lemyre, qui fut l’assistant de Betty Goodwin, artiste mort très jeune, à 42 ans.

C’est malheureusement par leur absence que nous prenons la mesure de ce qui nous a marqués.

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