«Singapour, laboratoire de l’avenir»: la cité-État et ses projets extrêmes

Après avoir sillonné Singapour en 2022, le journaliste Alexis Riopel et le photographe Valérian Mazataud publient une compilation de leurs reportages réalisés dans ce laboratoire d’urbanisme. Ils se gardent toutefois de faire l’apologie de cette cité-État, qui semble laisser peu de place aux débats publics. 

Le livre Singapour. Laboratoire de l’avenir, qui paraît mardi, regroupe les articles publiés dans Le Devoir par ces deux collègues qui, durant une douzaine de jours, ont parcouru ce territoire d’Asie du Sud-Est grand comme les îles de Montréal et de Laval combinées.

En entrevue, MM. Mazataud et Riopel notent que le gouvernement de ce pays densément peuplé avoisinant les six millions d’habitants se permet de tester des politiques publiques parfois radicales.

Le Parti d’action populaire, qui dirige Singapour depuis son indépendance en 1965, se donne ainsi le pouvoir de pousser « à l’extrême » certaines expériences relatives au logement ou au transport, estime Alexis Riopel. À titre d’exemple, l’État limite l’achat de voitures en imposant des taxes et des droits d’immatriculation très élevés depuis les années 1970. Il faut donc dépenser l’équivalent d’environ 150 000 dollars canadiens pour y acquérir une petite berline. 

En contrepartie, le transport collectif est « dynamique et omniprésent » sur ce territoire, souligne Valérian Mazataud. « La variété et la rapidité d’exécution des projets dans ce domaine sont inspirantes », ajoute celui qui a abondamment utilisé le métro singapourien. 

S’il est « aux antipodes » du Québec à bien des égards, cet État insulaire fait face à des défis similaires quant aux changements climatiques, relève M. Riopel. Rien n’empêche donc la province de jeter un oeil aux solutions instaurées par cette société asiatique, avance-t-il. 

Sans nécessairement imiter Singapour, Montréal a plus particulièrement intérêt à regarder ce qui s’y fait en ce qui a trait à l’alimentation locale ou à l’accès au logement, selon M. Mazataud. « Durant nos reportages, on a vraiment souhaité savoir comment on pouvait améliorer l’approche environnementale et les problèmes auxquels on va faire face à l’avenir à l’échelle d’une communauté urbaine. »

L’envers du décor 

Au fil du livre, les photos de Valérian Mazataud permettent de saisir l’ampleur de la « forêt de tours de béton » qu’est Singapour. Très moderne et axé sur la mondialisation, le pays « n’hésite pas à se transformer pour atteindre ses objectifs », résume Alexis Riopel. Ce dernier serait-il prêt à y vivre un moment ? Non, répond-il d’emblée. « C’est une culture qui est vraiment carrée. Il y a très peu de concerts ou d’autres formes d’expressions artistiques. Et le travail rythme toute la vie là-bas — encore plus qu’en Amérique du Nord, j’ai l’impression. » 

Valérian Mazataud acquiesce, tout en soulignant qu’il y resterait uniquement pour une courte durée. « Je crois qu’il n’y a pas beaucoup de place ni de compréhension pour des opinions divergentes », soutient-il. 

La tenue de manifestations n’est d’ailleurs autorisée qu’à un seul endroit au pays, soit le Speakers’ Corner du parc Hong Lim. Il faut cependant demander un permis pour le faire. « Et si tu es contre le gouvernement, tu n’en obtiendras pas », soulignait un vieil homme croisé par les deux collègues en reportage.

Toutefois, le visage politique de l’île pourrait bien se modifier d’ici vingt ans, croit Alexis Riopel. De jeunes Singapouriens rencontrés sur place lui ont fait part d’un désir de jouir de plus de libertés. « Mais il est difficile de dire si c’est absolument représentatif de toute la population », nuance-t-il. 

Vivre en communauté… et en hauteur

Durant leur séjour, le journaliste et le photographe ont tous deux été étonnés du dévouement communautaire des habitants de ce pays. « Bien sûr, les gens poursuivent des objectifs individuels et veulent “performer” en tant qu’individus, mais ils le voient comme une manière de contribuer à la société », note M. Riopel. 

Il écrit d’ailleurs dans son livre que 78 % des Singapouriens résident dans des logements sociaux, lesquels diffèrent toutefois de ceux qu’on trouve au Canada. La plupart des ménages qui y habitent possèdent un bail de 99 ans pour leur appartement, mais c’est une société d’État « qui est responsable de la planification, de la construction des immeubles, de l’attribution des logements et de leur réfection », détaille-t-il. Valérian Mazataud a immortalisé les emblèmes de cette cité qui s’élèvent parfois sur une cinquantaine d’étages. 

Les deux collègues admettent qu’il n’a pas été facile de visiter ces bâtiments. « On a cherché pendant une dizaine de jours en frappant à toutes les portes et en essayant plein de solutions. On a enfin réussi à rentrer vraiment de peine et de misère dans un appartement », relate M. Mazataud, qui précise y avoir été très bien accueilli une fois à l’intérieur. 

L’accès à des installations gouvernementales de traitement des eaux ou d’incinération des déchets a aussi été ardu, raconte pour sa part Alexis Riopel. « On a eu très peu de retours positifs. Ils étaient très polis et ils nous répondaient, mais finalement ça ne fonctionnait pas. Donc, on voyait qu’ils n’avaient peut-être pas la même culture qui est de valoriser la presse, comme c’est le cas au Québec. »

 M. Riopel précise que son livre ne prétend pas expliquer ce qu’est Singapour en entier. « C’est plus le résultat d’une sorte de coup d’oeil naïf sur ce pays », affirme-t-il. 

 

Singapour, laboratoire de l’avenir 

Alexis Riopel et Valérian Mazataud, Éditions Somme toute/Le Devoir, Montréal, 2024, 128 pages

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