Stigmates à deux vitesses en santé mentale

Si notre société est de plus en plus sensibilisée aux réalités de la dépression et de l’anxiété, elle stigmatise davantage les personnes schizophrènes, se désole la présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec (AMPQ), Claire Gamache. 

« Les gens qui souffrent de psychose, de schizophrénie. On a plus peur de ces gens-là qu’avant », a indiqué Mme Gamache dans une entrevue de fin d’année au Devoir.  « Et là, c’est sûr qu’avec l’itinérance et la consommation de drogues, ça risque d’augmenter. »

Paradoxalement, « on a beaucoup diminué la stigmatisation pour les troubles anxieux et la dépression », note-t-elle.

Selon une étude menée entre 1996 et 2018 aux États-Unis, les gens éprouvent de moins en moins le besoin de se distancier des personnes dépressives. L’enquête dirigée par la professeure Bernice A. Pescosolido, de l’Université de l’Indiana, indique par contre qu’en 20 ans, ce besoin de prendre ses distances n’a pas diminué vis-à-vis des personnes souffrant de schizophrénie, la perception de dangerosité associée à cette maladie ayant même augmenté. 

Au Québec, la présidente de l’AMPQ constate que, lorsqu’un drame survient, politiciens et commentateurs font trop vite l’amalgame entre violence et santé mentale. « On a vu beaucoup d’élus le nommer sur la place publique en disant : “Ça doit être un problème de santé mentale.” » 

Or, « 90 % des gens qui ont des maladies mentales ne seront jamais violents », souligne Mme Gamache. « J’ai proposé d’aller expliquer aux maires des villes de faire attention au discours. Il faut défaire ces amalgames-là. On a beaucoup plus de chances de se faire tuer par quelqu’un en état d’ébriété que par un psychotique. »

« Malade » ou « en détresse » 

Quand on lui fait remarquer que, justement, on voit se multiplier dans les médias des drames violents commis par des gens instables ou perturbés, Claire Gamache rétorque qu’une personne peut être « en détresse » sans souffrir d’un trouble mental. 

Le cas du drame de Polytechnique en constitue un bon exemple, poursuit-elle. On a dit de Marc Lépine « que c’était un fou ». Or, « c’était un gars qui était en détresse, qui avait une haine des femmes parce qu’il se sentait rejeté. Mais il n’était pas malade ». 

La présidente de l’Association des médecins psychiatres ajoute qu’il y a aussi des gens souffrant de troubles mentaux qui commettent des crimes qui ne sont pas causés par leur maladie.

À cet égard, elle dit avoir hâte de lire le rapport de la coroner Géhane Kamel sur Abdulla Shaikh, l’homme qui a tué trois personnes au hasard à l’été 2022 avant d’être lui-même abattu par les policiers lors d’une opération. 

M. Shaikh avait déjà eu un diagnostic de schizophrénie des années avant l’attaque. Or, lors des audiences de la coroner, des experts ont soutenu que la maladie n’était pas nécessairement à l’origine des meurtres qu’il avait commis. 

« Il faut vraiment faire attention à ces amalgames-là, répète Claire Gamache. Parce que les personnes schizophrènes sont beaucoup plus à risque d’être victimes de violence que de la provoquer. » 

Un Santé Québec en santé mentale

 

Or, quand on parle de « détresse », le manque de ressources est-il en cause ? Le problème a été soulevé lors des audiences de la coroner dans le dossier Shaikh.

Questionnée là-dessus, Mme Gamache répond que c’est pour cela que la future agence Santé Québec doit avoir une « branche » parallèle consacrée à la santé mentale et aux services sociaux.

Jusqu’à présent, le ministre de la Santé, Christian Dubé, s’est refusé à revoir l’organigramme de Santé Québec en ce sens. 

La présidente de l’AMPQ estime par ailleurs que le plan élaboré par le ministre Lionel Carmant en santé mentale est « très bon » (le Plan d’action interministériel 2022-2026). « Il s’occupe beaucoup des jeunes et 75 % des maladies mentales commencent avant 18 ans », mentionne-t-elle.

Lorsqu’on lui fait remarquer qu’en dépit de ce « très bon » plan, les progrès se font attendre en matière de délai d’attente, elle répond que le manque de personnel pèse lourd. 

Quant aux services visant les personnes psychotiques, schizophrènes ou bipolaires, ils sont de mieux en mieux « structurés », dit Mme Gamache. Elle évalue que les psychiatres consacrent au total 80 % de leurs ressources à ces cas plus lourds. « On a créé beaucoup de choses pour eux, dit-elle. Et là, il faudrait peut-être voir ce qu’on peut faire de plus pour la population en général. » 

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