Tous avec Florent Vollant | Le Devoir

La dernière fois, il chantait la route 138 qui longe le fleuve jusqu’à la Côte-Nord sur l’album Mishta Meshkenu (2018) comme une allégorie du chemin que l’on trace durant notre passage sur Terre. Florent Vollant pose maintenant un regard sur ceux qui ont fait le voyage à ses côtés : trois ans après avoir frôlé la mort, le musicien chante la vie et ceux qui l’embellissent. Tshitatau signifie « vous êtes » en innu-aimun ; « Ceux qui sont avec moi », précise le musicien, qui offre le plus touchant album de sa longue carrière.

Aidé par son fils Mathieu McKenzie, Florent Vollant se déplace lentement jusqu’à la table de la cuisine où est déposée la tablette électronique par laquelle nous discuterons, lui à Maliotenam, nous à Montréal, à l’autre bout de la 138 « que j’ai empruntée si souvent que je la connais par coeur, raconte-t-il. Je connais la route sous le soleil, sous la pluie, sous la neige, le jour et la nuit. La seule manière que je ne la connais pas, c’est à reculons. »

« C’est ma première entrevue ! » badine le musicien en faisant mine d’être nerveux, à l’aube de la parution de son sixième album solo en plus de 35 ans d’une riche carrière amorcée au sein du duo Kashtin. Vollant n’a apparemment rien perdu de son sens de l’humour : « Je vais bien, merci, mais je suis lent », concède-t-il. Mathieu, leader du groupe folk-rock Maten, sourit à ses côtés. Lent ? Un euphémisme, dira plus tard son précieux collaborateur André Lachance : « Lorsque les gens me demandent comment va Florent, je réponds : “Florent a toujours été ben slow, mais son accident ne l’a pas arrangé !” Ça ne l’a pas empiré non plus : Florent n’a rien perdu de sa vivacité ni de son élocution. »

En avril 2021, le musicien fut hospitalisé d’urgence, victime d’une hémorragie cérébrale. Avez-vous craint, Florent, de ne pas pouvoir mener à terme ce projet d’album amorcé deux ans plus tôt ? Jamais, tranche-t-il. Lorsque Mathieu a informé André de l’accident que son père a subi, il lui a assuré que ce projet se rendrait à destination, coûte que coûte.

En 2019, Florent invitait André à commencer le travail sur cet album ; à force de soumettre des maquettes de chansons au vétéran, la direction musicale s’est tracée d’elle-même. Tshitatau est le premier album entièrement écrit et composé par André Lachance, même le texte en innu-aimun, « à partir d’idées et de mots dénichés dans des dictionnaires », explique le compositeur, qui fréquente les musiciens de la communauté de Maliotenam depuis une vingtaine d’années, mais ne parle la langue. « J’ai réarrangé le texte pour qu’il se tienne », note Florent. « Je ne suis pas habitué à un projet de collaboration comme ça, ajoute-t-il ; d’habitude, je m’arrange tout seul, avec mes affaires. Je suis comme un loup solitaire » qui continue désormais de tracer sa route avec sa meute.

L’ami disparu

Tshitatau est un album miraculeux, d’abord en raison de la résilience de Florent Vollant, qui a dû en quelque sorte retrouver l’usage de sa voix chantée. Mathieu a sollicité Mathilde Côté (choriste sur l’album) pour l’aider à réapprendre à chanter : « On l’entend dans sa voix, cette résilience », estime le fils. André, réalisateur, confirme : « Elle paraît plus douce, hein ? Il y a cette sensibilité que nous sommes parvenus à trouver durant l’enregistrement », qui s’est fait dans les studios Makusham, cogérés par Mathieu, avec les bons soins de l’ingénieur sonore Kim Fontaine. « Bon, on n’avait pas le choix de travailler avec… Il y a moins de force dans la voix qu’auparavant, son timbre est différent, aussi, mais ça ajoute quelque chose aux chansons plutôt que d’en enlever. »

Soyeuse et fragile, la voix de Florent Vollant n’a jamais paru aussi transparente, baignée dans des orchestrations folk à saveur country et rock — et reggae, même, sur la très réussie Nishim Ue. Partout, les mélodies nous embrassent, bras grand ouverts. On ressent l’esprit de groupe à travers les harmonies du choeur baptisé « La Rezz », réuni autour de la voix de Vollant, sur Uitsheuini par exemple, en début d’album.

Et que dire du travail du regretté Réjean Bouchard aux guitares, sinon que Tshiatatau sera son ultime chef-d’oeuvre ? L’un des musiciens de studio et de scène les plus demandés au Québec dans les années 1980 et 1990, le désormais légendaire musicien a donné du lustre aux grands albums de Pierre Flynn (Le parfum du hasard, 1987, Jardins de Babylone, 1991), de Richard Séguin (Journée d’Amérique, 1988, Aux portes du matin, 1991), de Daniel Boucher (Dix mille matins, 1999), en plus de collaborer avec Kashtin et Florent Vollant depuis le milieu des années 1990.

« Réjean m’a dit : “Florent, ton album sera mon dernier projet.” On ne savait pas s’il allait être capable de jouer », se remémore Vollant, qui retient de son ami le talent, immense, et sa patience, au moins aussi grande : « Il a toujours su que j’allais me rendre où il s’imaginait que je devais me rendre. »

Florent avait demandé à son vieil ami d’agir à titre de consultant artistique sur son nouvel album ; or, au moment d’enregistrer aux studios Makusham, le bassiste engagé a dû se désister à la dernière minute en raison d’un virus. André Lachance : « On a décidé de ne pas reporter les sessions d’enregistrement, donc on a demandé à Réjean de jouer la basse, puisqu’il sait jouer de tout. En trois ou quatre jours, il avait enregistré toutes ses pistes. Je lui ai demandé s’il avait le goût de repasser sur chacune des chansons pour y jouer de l’instrument qu’il voulait, et il l’a fait. Il a joué comme seul Réjean en était capable, c’est un musicien fabuleux. » Réjean Bouchard est décédé le 30 juillet 2023, à l’âge de 67 ans.

Florent Vollant chante à propos de lui et de tous les autres qu’il a croisés sur son chemin. « Je voudrais seulement que les gens ressentent ce que je chante », assure Florent Vollant. Le texte des chansons, interprétées en innu-aimun, est résumé dans les notes d’album par une simple idée. « Ce mot est écrit en bas, pas trop long, l’est assez pour que tu te fasses ta propre histoire dans la chanson. Si je réussis ça, j’aurai fait beaucoup pour aider à ce que tu comprennes qui nous sommes et où j’en suis. Les gens [de ma communauté] sont avec moi, sur cet album, et j’en suis fier. »

Il n’y a pas de hasard : Tshiatatau paraît juste avant la Journée nationale des langues autochtones, le 31 mars. Cette reconnaissance des langues autochtones, défendue par Mathieu McKenzie, qui milite pour une meilleure représentation des musiciens des Premières Nations sur nos scènes et nos ondes radiophoniques, gagne lentement du terrain, se réjouit Vollant.

« On y travaille très fort, commente-t-il. La bataille n’est pas gagnée, ça, on en est conscients ; ça fait longtemps qu’on sait que les langues autochtones sont en régression. Nos langues perdent de la vitesse. Alors, il faut revenir avec des chansons. Moi, je propose des textes en innu-aimun. Je propose qu’on m’écoute, et si ça permet de redonner de la vigueur à la langue, j’aurai fait ma part. Il ne faut pas seulement les parler, il faut les chanter. Je veux qu’on reconnaisse ma langue à travers ma musique. »

Tshitatau

Florent Vollant, Makusham Musique

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author