Tove Jansson va d’île en île dans « Voyages sans bagages »

« Nul homme n’est une île, entière en elle-même », croyait John Donne. Chacun est un morceau du continent. Même si on ne le veut pas ou que l’on cherche à fuir la compagnie de nos semblables.

Tove Jansson (1914-2001), peintre et illustratrice finlandaise de langue suédoise, autrice à succès de livres pour enfants, a elle-même beaucoup fréquenté les gens et les îles. La créatrice des Moumines, qui pendant trente ans a passé tous ses étés sur un caillou du golfe de Finlande, aurait sans doute été d’accord avec le poète anglais du XVIIe siècle.

Dans Voyages sans bagages, un recueil un peu décousu composé d’une douzaine de textes d’abord parus en 1968, on retrouve ainsi des personnages qui sont souvent eux-mêmes comme des îlots, hommes ou femmes dont la quiétude est mise à mal par l’irruption d’un élément perturbateur.

Comme dans « Correspondance », composée d’une série de lettres qu’une jeune admiratrice japonaise écrit durant des années à une écrivaine qui pourrait ressembler à Tove Jansson. « Je voudrais habiter sur une île », lui écrit-elle un jour sans la moindre ironie, envieuse de la solitude et du silence qui imprègnent ses histoires — et qu’il lui est impossible de trouver à Tokyo. À l’annonce d’une visite imminente, sa correspondante lui fera comprendre « qu’on ne doit rencontrer un écrivain que dans les livres ».

Dans « Quatre-vingtième anniversaire », une jeune femme se rend à la fête d’anniversaire de sa grand-mère, une peintre célèbre, où elle fait avec son copain la rencontre de trois artistes pique-assiettes qui vont les aspirer dans leur sillage. L’occasion d’une leçon non sollicitée sur « l’envie », la volonté, le désir. « D’abord, on l’a gratuitement et on ne comprend pas qu’on la gaspille. Puis cela devient quelque chose dont il faut prendre soin. »

Plus loin, dans « L’enfant de l’été », une famille reçoit en pension, comme chaque année le temps d’une saison, un enfant de la ville sur la petite île de la mer Baltique où elle habite. Son quotidien sera perturbé par un petit prophète de malheur qui croit tout savoir, « vraiment doué pour donner mauvaise conscience aux gens ».

Récemment retraité, le protagoniste de « Voyage sans bagages » s’embarque sur un paquebot vers l’Angleterre, espérant fuir cette « terrible compassion » qui lui colle à la peau et qui lui a déjà causé « de si terribles ennuis ». Mais il va vite découvrir qu’ici ou là-bas, sur terre comme sur mer, l’enfer, c’est toujours un peu les autres.

Dans « La femme qui empruntait les souvenirs », une femme qui revient au pays après plusieurs années à l’étranger réalise qu’une amie, dans son ancien appartement où sont restés ses vieux meubles, lui a volé ses souvenirs — beau cas de « détournement cognitif » au féminin (gaslighting).

Ailleurs, une femme bouscule une petite communauté d’expatriés à Alicante, en Espagne. Un couple dépareillé qui séjourne sur un îlot se déchire autour de la présence d’un goéland apprivoisé. Deux vieillards solitaires et contemplatifs se rencontrent malgré eux dans la serre d’un jardin botanique. 

Dans presque toutes ces histoires, Tove Jansson a injecté la même légèreté grave à laquelle elle nous a souvent habitués, posant son regard doux et oblique sur les femmes et les hommes, les enfants et les bêtes.

Voyages sans bagages

★★★

Tove Jansson, traduit par Catherine Renaud, La Peuplade, Saguenay, 2024, 280 pages

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