«Un coeur habité de mille voix», Kevin Lambert dans la voix de Marie-Claire Blais

Avec son célébré roman Que notre joie demeure, Kevin Lambert avait rendu hommage à Marie-Claire Blais. Et voici qu’il adapte au théâtre l’ultime roman achevé de la grande écrivaine, décédée en 2021. Le récent lauréat du prix Médicis y voit un accompagnement réciproque. « Elle m’a aidé à écrire, j’ai beaucoup appris au contact de sa littérature sur l’écriture. Et même plus : sur l’existence, le monde. Et là, c’est moi qui accompagne son oeuvre vers la scène. J’ai l’impression qu’on travaille main dans la main, au-delà de la mort. »

Après la magnifique fresque Soifs Matériaux, les metteurs en scène Denis Marleau et Stéphanie Jasmin désiraient porter à nouveau sur scène l’univers de Blais. Kevin Lambert — qui avait interviewé l’écrivaine lors d’une rencontre publique après la création du spectacle au Festival TransAmériques — a aussitôt songé à Un coeur habité de mille voix, devenu son « testament littéraire, politique ». Un roman qui, avec son huis clos et certains dialogues, se prêtait bien au théâtre. « Et c’est un livre qui parle de la mémoire des luttes passées [féministes et LGBTQ+, entre autres], qui est nécessaire pour les luttes du futur. Une vision du monde importante à faire entendre », rappelle l’écrivain.

Et cette notion de multiplicité des voix exprimées dans le titre, c’est justement l’une des leçons « les plus profondes » qu’il a tirées de l’oeuvre de la regrettée autrice. « Il y a toujours cette idée chez Marie-Claire Blais qu’il faut comprendre le monde à partir du multiple. Le point de vue individuel est important, et elle l’explore très loin, dans la conscience, voire l’inconscient des personnages. Mais ce qu’elle nous montre, par la phrase si longue et incrustée de divers points de vue, c’est comment il est interdépendant d’autres existences. De cette forme, je tire presque une réflexion sur la conscience humaine. Je pense que les humains sont construits comme ses romans : faits d’un choeur de voix, parfois contradictoires, en débat les unes avec les autres, mais parfois aussi en communion. On a en nous des contradictions. Son oeuvre les relève. Mais en même temps, elle a une vraie sensibilité envers les injustices qui fondent notre monde. »

Ancien pianiste de cabaret de 93 ans, René (Jean Marchand) est confiné chez lui. Son amie Louise (Christiane Pasquier) vient lui raconter sa propre vie : ses amours, le deuil qui avait fait éclater leur bande d’amies lesbiennes et les grands combats militants menés par cet homme trans, né dans un « corps menteur ». Des souvenirs qui, tranquillement, vont s’incarner sur scène, explique l’auteur. « Comment par la parole, on invoque des personnages, des situations. Les amies de René apparaissent grâce à la puissance du récit. »

S’il n’a jamais signé de pièce originale (« cela m’intéresse, j’ai des projets vagues », dit-il), Kevin Lambert est loin d’être étranger à l’art scénique. Il voit et lit beaucoup de théâtre. Mais pour ce travail d’adaptation, il a fait taire sa propre voix d’auteur. Et n’a rien écrit lui-même. « Je ne voulais pas ajouter de texte de ma plume, c’était presque une règle éthique que je me donnais. L’écriture de Marie-Claire Blais est tellement extraordinaire et se suffit à elle-même. C’était comme un travail de sculpture : parfois, j’ai pris un morceau là que j’ai mis [ailleurs]. » Et afin d’étoffer un personnage, l’écrivain a aussi puisé dans un autre roman, L’ange de la solitude, où il apparaissait déjà.

« Il s’agissait de suivre ses sentiers à elle, au fond. » Les connaissances de celui qui a analysé le style de Blais dans sa thèse universitaire ont été surtout utiles dans un domaine : son aisance avec sa syntaxe, « tellement difficile ». Mais pour l’adaptateur amoureux du roman, le grand défi s’est révélé les contraintes de temps. « C’est ce que j’ai appris à la dure : ma première version durait 4 heures ! » s’amuse-t-il.

Transmission

Et pour Kevin Lambert, il est pertinent qu’Un coeur habité de mille voix devienne la dernière création produite par l’Espace Go — l’ancien Théâtre expérimental des femmes — sous le directorat de Ginette Noiseux. La pièce met à l’affiche des personnages militants, appartenant à la même tranche d’âge que la directrice sortante. « Je trouvais intéressant, pour conclure sa présence, de réfléchir à l’héritage de cette génération qu’on va voir sur scène. » René, en particulier, s’y questionne : est-ce que l’apport de leur combat engagé est reconnu ? Va-t-on s’en souvenir ?

Une interrogation qui touche l’auteur. « Pour les communautés minoritaires, il y a des questions de mémoire assez brûlantes. Comment on assure une forme de transmission mémorielle quand il y a moins d’institutions sociales pour s’en occuper ? Moins de cours d’université sur la littérature LGBT ou celle des femmes, moins de revues, etc. » La pièce réfléchit à ces questions de transmission, « mais de manière poétique, avec une grande beauté et profondeur. Et, en gros, ce que nous dit la finale, c’est qu’on a besoin de la mémoire pour la lutte dans le futur. Il y a une sorte d’abolition des temporalités chez Marie-Claire Blais de toute manière, qui donne une rencontre entre le passé et le futur. »

L’auteur de Querelle de Roberval y voit aussi une pièce sur le désir, « au sens le plus large, pas seulement sexuel. Le désir de vie, de changement. Et ce qui est beau, c’est qu’elle montre qu’il continue même après la mort. » René convainc ses amies plus jeunes d’aller manifester à sa place. C’est donc le récit d’une passation, une transmission. Une démarche qu’accomplit également l’auteur en adaptant ce roman de Blais pour la scène.

Et il juge crucial que cette parole contre l’intolérance soit entendue maintenant. « Je vois ce roman un peu dans la poursuite du petit essai qu’elle avait écrit, À l’intérieur de la menace. Marie-Claire était à l’avant-poste : de Key West, elle voyait venir tous les mouvements sociaux. Et son oeuvre est prémonitoire à plusieurs égards. Donc je pense qu’elle a vu l’espèce de contre-réforme arriver, contre les droits LGBT, trans, gais. Ceux des femmes aussi. Aux États-Unis, la montée de la transphobie est affolante. Elle gagne même le Québec, on l’a vu l’automne dernier, avec les manifestations. Et si elle a voulu écrire [ce roman] sur la nécessité de lutter, en se souvenant des luttes du passé, c’est sa réponse à elle à ce mouvement politique de l’extrême droite, à mon avis. C’est ce qu’on voulait actualiser en montant ce spectacle. Et avec ce qui s’est passé, il devient encore plus actuel. »

Même ici, l’écrivain déplore qu’on assiste à une « tentative d’instrumentalisation idéologique des drag queens, des personnes trans ». Et il écorche le Comité de sages sur l’identité de genre, mis sur pied par le gouvernement caquiste, « dont on n’avait pas vraiment besoin. C’est vraiment préoccupant parce que c’est un gouvernement qui dirige par les sondages. Et on sait pas du tout où [ce comité] va nous mener ».

Le théâtre, lui, permet d’humaniser cette question, en affichant un être trans « dans toute sa complexité, la richesse de son vécu. Et je trouve beau de le montrer dans sa vieillesse aussi. C’est rare, des personnages trans âgés, dans la littérature. Marie-Claire Blais rend visible une génération qu’on voit peu dans les arts. »

Kevin Lambert a été ému en assistant aux répétitions du spectacle — porté également par Louise Laprade, Sylvie Léonard, Pascale Drevillon, Nadine Jean et Élisabeth Chouvalidzé.

« Entendre un texte très exigeant aussi bien porté par d’aussi bons et bonnes interprètes, c’est vraiment jouissif. Quand on lit Marie-Claire Blais, avec sa phrase qui remplit les pages, on peut presque oublier qu’il y a des corps en dessous ! Quand j’avais vu Soifs Matériaux, c’était comme un rêve. C’était tellement beau de voir des visages sur ces personnages que je m’étais imaginés. Aussi, ça nous rappelle qu’il y a une forme de vérité dans ce qu’elle décrit. Quand Marie-Claire Blais écrivait, pour elle, ses personnages existaient. C’est peut-être pourquoi son oeuvre se prête bien au théâtre. Les personnages sont vivants dans le texte. Et en les mettant sur scène, ils prennent un relief hallucinant. »

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author