Un élan de joie | Le Devoir

Je me suis récemment acheté une veste étoilée qui a été confectionnée par une femme plus jeune que moi. Elle s’appelle Anne-Élisabeth, elle a 32 ans, et elle sera bientôt fêtée, car elle est née en mai.

Je ne l’oublierai pas — ni son nom ni son visage —, parce que je l’ai rencontrée lors de mon achat. D’ailleurs, sur l’une des poches de ma nouvelle veste, il y a une petite étiquette avec les lettres ANÉLI dessus. Ça a été cousu sur un losange de courtepointe, couleur bleu ciel, comme les yeux d’Anne-Élisabeth.

— Quel rapport tu as avec le printemps, toi ? que j’ai eu envie de lui demander.

— C’est drôle que tu me demandes ça, parce que mes parents ont gardé tous mes dessins d’enfance, et j’ai remarqué qu’ils sont tous sans exception remplis de fleurs. Mais tsé, vraiment beaucoup de fleurs, là. Partout et de toutes les couleurs !

Les poches de mon nouveau jacket préf’ sont larges. Je vais dire comme Anne-Élisabeth : mais tsé, vraiment larges, là… Quand j’y glisse les mains, j’ai l’impression d’entrer dans un rêve. (Ceux qui adorent les poches comprendront.)

Et puisque son intérieur — invisible pour autrui — a été délicatement confectionné avec un autre tissu que celui utilisé pour l’extérieur, ce dernier fourmillant de fleurs minuscules, j’aime aussi imaginer que j’insère les mains et écarte les doigts dans la terre froide de larges platebandes desquelles jailliront plein de couleurs cet été. La chance que j’ai !

***

Anne-Élisabeth fabrique des vêtements à partir de courtepointes qui ont servi de couvre-lits pendant des années dans les maisons du Québec. Quand elle trouve un tissu abandonné qui l’inspire pour une création, elle reconnaît le travail qui a été fait avant elle.

« Il y a tellement de mémoire dans les couvertures que je choisis.

Et malheureusement, pas assez d’informations.

D’où elles viennent, elles ont été faites par qui ?

Ça me fait vivre un réel conflit éthique quand j’entre les ciseaux dedans. »

C’est la raison pour laquelle les rares fois où elle sait d’où la pièce provient, par exemple si elle l’achète de la créatrice elle-même, elle ressent le besoin de mentionner à sa prédécesseure ce qu’elle compte en faire.

Comme un besoin d’avoir son accord. Car, au moment où elle fait les premières découpes, elle sait qu’elle vient combiner leur travail.

— Mais hé, Anne-Éli. Il existe tellement de motifs différents : des fruits, des fleurs, des chariots, des clés anglaises… Dans toutes les teintes et toutes les couleurs. Comment tu sais ce qui sera final, comment, et avec quoi ?

— C’est vrai que, techniquement, toutes les combinaisons sont possibles. Mais ma manière de trancher est simple : je sais que j’ai fait le bon match quand je ressens un élan de joie. 

Sans le savoir, je crois qu’elle me disait drette là c’est quoi, la plus grande différence entre la mode locale et la fast fashion. En tout cas, moi, je n’ai jamais eu avant l’impression de porter un vêtement aussi vivant. J’ai maintenant mon « coat of many colors », comme Dolly Parton enfant, et ça me donne le même élan.

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author