Une belle veillée | Le Devoir


De retour pour ces Fêtes, la série Instantanés, cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Marilyse Hamelin à partir d’un cliché de Johanne Renaud.

Gilbert Lachance était souvent l’objet de moqueries de la part de ses coéquipiers à l’Impérial Tobacco, où il travaillait depuis 25 ans. Il y avait d’abord oeuvré à la confection de tabac à pipe et à chiquer, puis, depuis la fin de la Guerre, était devenu cigarettier.

Même chose le soir venu, à l’Impérial non loin de là, taverne qui accueillait son rituel d’après le travail : on l’y raillait. Au milieu des éclats de rire, Gilbert éclusait en trois heures quatre verres de lager — dont Sylvio ne lui en chargeait que deux — avant d’aller « trouver » sa douce Thérèse.

Les taquineries, donc. Elles n’étaient pas bien méchantes… On pourrait même dire que c’était tout le contraire. Gilbert savait qu’on « l’asticotait » parce qu’on l’aimait. Si ses camarades le pinçaient un peu, c’était là une manifestation des façons qu’avaient les hommes entre eux de se témoigner de l’appréciation… Et peut-être même de l’affection.

Membre irremplaçable de clans, Gilbert l’était et le resterait. Il faut dire qu’il ne mesurait pas ses efforts, toujours là à aider, à être celui sur qui l’on pouvait compter, celui qui sait réparer chaque pièce de machinerie et n’hésite pas à partir le dernier ; souvent parce qu’il avait pris du retard sur sa propre ligne en partageant ses trucs avec les nouveaux ou, surtout, en donnant un coup de main au vieux Albert qui était à moitié infirme et comptait absolument sur sa maigre paie pour survivre. Le pauvre bougre aurait été sacré dehors il y a des lustres si ce n’était de Gilbert qui prenait sur lui de l’aider à compléter ses tâches.

Gilbert était un habitué de la taverne l’Impérial, donc. Mais c’était pour les amitiés, les rires, la sollicitude des waiters — même les bourrus —, c’était pour profiter de la vie, pour rentrer détendu à la maison, de bonne humeur, pour aimer encore mieux sa Thérèse, qui le méritait. Qu’il l’aimait donc cette femme ! Et depuis toujours à part de ça. Celle qui avait été sa jolie petite voisine, son amie, sa fiancée, la mère de ses enfants, cumulait à ce jour dans son coeur toutes ces incarnations pour n’en devenir qu’une seule : la plus merveilleuse des créatures qui soit.

Depuis que leurs deux enfants, Lucille et Gérard, étaient partis pour devenir à leur tour de jeunes parents aimants et bienveillants, le calme régnait dans la petite maison de la rue Saint-Augustin. Sauf pour l’ambiance festive des soupers en famille le dimanche et, va sans dire, du temps des Fêtes, la meilleure période de l’année, ou du moins leur préférée, à tous les deux. Noël, bien sûr, mais aussi le réveillon de fin d’année, durant lequel on chantait, on jouait aux cartes et on riait, qu’est-ce qu’on riait !

Une bonne fois, en 1952, Rosaire, le frère aîné de Gilbert, avait rapporté pour la Saint Sylvestre du Bourbon des « States », où il avait passé une grosse semaine de vacances l’été précédent. Tout guilleret, il avait tenu à partager son butin avec les deux hommes en présence : Arthur, le gendre de Gilbert, ainsi que son bien-aimé cadet, qui n’avait pourtant pas l’habitude de boire du fort, ni du gros gin et encore moins de l’aussi bon Bourbon. Pauvre Gilbert… Il avait peut-être raté les 12 coups de minuit ce soir-là, mais ce fut tout de même l’un de ses réveillons préférés, si ce n’est le meilleur, « à force » qu’ils avaient eu du plaisir durant les heures précédentes, tout le monde ensemble, Rosaire, Thérèse, Gérard, Lucille, Arthur, et les « p’tites à Lucille », Claire et Hélène, de belles jumelles âgées de cinq ans, presque six.

D’ailleurs, c’est avec tendresse que Claire s’était saisie vaille que vaille de l’appareil photo de son grand-père pour l’immortaliser endormi assis « ben drette » sur le sofa. Le principal intéressé avait eu un tel fou rire en découvrant le cliché qu’il décida de l’épingler au mur du petit salon. Et il vécut encore 27 bonnes années pour l’admirer, avant de s’endormir sur son sofa, le coeur en paix, le 5 janvier 1979.

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