Une économie morose et à risque en 2024

Le climat économique sera morose cette année, mais sans qu’on bascule pour autant en récession… Du moins, pas comme on l’entend habituellement… Et pour autant qu’on puisse le prévoir.

Des hausses de taux d’intérêt de l’ampleur et à la vitesse de celles qu’ont décrétées les banques centrales depuis bientôt deux ans pour mettre au pas l’envolée de l’inflation donnent un tel coup de frein à la consommation des ménages et à l’investissement des entreprises qu’elles conduisent presque fatalement à des périodes de récession, ont rappelé toute l’année dernière des économistes.

Et pourtant, même si l’activité économique devrait continuer de ralentir en 2024, la plupart des pays avancés devraient aussi réussir un « atterrissage en douceur » et éviter la récession, prévoyait l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à la fin du mois de novembre. Cela devrait être vrai pour le Canada, auquel l’OCDE prédisait une modeste croissance de 0,8 % cette année, contre 1,2 % l’an dernier et 3,4 % en 2022. « Mais cette issue est loin d’être garantie, écrivait alors sa cheffe économiste, Clare Lombardelli. La relation entre l’inflation, l’activité et les marchés du travail a changé, si bien qu’il est difficile d’évaluer pleinement l’impact du resserrement des politiques monétaires. »

Des pentes à remonter en 2024

L’impact des taux

La Banque du Canada estime qu’il faut entre 18 et 24 mois avant que ses hausses, comme ses baisses, de taux d’intérêt produisent leur plein effet sur l’activité économique. L’économie canadienne est considérée comme plus sensible à ces variations du coût du crédit que celles des États-Unis ou de l’Europe, note l’économiste de l’Université d’Ottawa Serge Coulombe, en raison notamment des termes plus courts des prêts hypothécaires et du taux d’endettement plus élevé des Canadiens. « Et pour beaucoup de personnes, c’est la première fois qu’elles voient des taux d’intérêt aussi élevés. »

Or, enclenchée en mars 2022 et équivalant aujourd’hui à 4,75 points de pourcentage, la hausse des taux d’intérêt au Canada reste encore à se matérialiser pour la moitié des emprunteurs, qui n’ont toujours pas eu à renouveler leur prêt hypothécaire, notait dans une analyse en décembre l’économiste en chef du Mouvement Desjardins, Jimmy Jean.

Les politiques monétaires expliquent tout au plus 10 % des récessions, estime toutefois pour sa part le professeur et cotitulaire de la Chaire en macroéconomie et prévisions au Département de sciences économiques de l’UQAM Dalibor Stevanovic. Ses modèles statistiques prédisent néanmoins que, lorsqu’on tient compte des dernières tendances en matière de courbes de rendement, d’inflation, de sentiments économiques et de mises en chantier, la probabilité d’une récession devrait s’élever cette année à 60 % au Canada, à 70 % aux États-Unis et à 90 % au Québec. Mais lorsqu’on ajoute au calcul l’état de santé du marché de l’emploi et les chiffres du chômage, le pronostic se renverse et on conclut à un faible risque de récession pendant les deux prochaines années.

La force de l’emploi

« C’est l’éléphant dans la pièce, dit l’expert. On a une économie qui manque de travailleurs et qui va continuer d’en manquer pendant encore plusieurs années. Si les gens ont toujours du travail et qu’ils ne perdent pas leur maison, même en période de ralentissement économique, il est difficile de parler de véritable récession. »

Un ralentissement économique n’en est pas moins en cours au Québec. Au point où, après deux trimestres de croissance négative consécutifs, certains parlaient, à la fin de 2023, au moins de « récession technique ». « Ça n’existe pas, une récession technique. Ou l’économie est en récession, ou elle ne l’est pas. Et l’économie québécoise ne l’est pas, en récession », martèle Dalibor Stevanovic, qui ajoute que son actuel passage à vide devenait inévitable après plusieurs années de croissance supérieure à son potentiel.

Le reste de l’économie canadienne semble se porter un peu mieux, mais il faut se méfier de la seule mesure du produit intérieur brut (PIB), notait juste avant le temps des Fêtes Marc Desormeaux, économiste principal au Mouvement Desjardins. Si l’augmentation « vertigineuse » de la population canadienne, à la faveur notamment de l’immigration, y a permis de maintenir une certaine croissance économique, on se rend compte que le Canada est aux prises avec une baisse de régime qui n’est pas si éloignée des récessions précédentes lorsqu’on tient compte du PIB par habitant.

Le coût de la vie

Comme l’inflation a considérablement baissé depuis qu’elle dépassait les 8 % en juin 2022 et qu’elle se rapproche de plus en plus de la limite supérieure de la fourchette cible de la Banque du Canada, qui va de 1 % à 3 %, il est probable que la banque centrale annoncera cette année ses premières baisses de taux d’intérêt, pense Serge Coulombe. Mais attention, dit-il. Il ne sera pas question de les ramener aussi bas qu’ils l’ont été avant la pandémie de COVID-19. « Du moins, pas avant des années. »

La hausse du coût de la vie des deux dernières années ne sera pas effacée, poursuit l’expert. Pire, il faut s’attendre à ce que les pressions inflationnistes restent plus élevées qu’auparavant, notamment parce qu’après des décennies à chercher à tirer le maximum d’économies de la mondialisation, les entreprises et les pays privilégient désormais des chaînes de valeur plus courtes et plus sûres, mais plus chères aussi.

« L’année 2024 sera la première année complète de l’ère postpandémique », constatait le mois dernier une analyse de la Banque Royale. L’inflation, les taux d’intérêt et l’économie léthargique forceront les consommateurs à mettre un frein à leurs dépenses, pousseront certaines entreprises, surtout des petites, à la faillite et contraindront les gouvernements à s’imposer une discipline fiscale et budgétaire plus stricte.

Deux certitudes

Tout ce monde devra continuer de composer avec un contexte, sinon plus incertain, du moins plus risqué, explique Dalibor Stevanovic. « Ce n’est pas la même chose », fait-il valoir. L’incertitude, c’est comme au début de la pandémie ou de la crise financière de 2008. Comme on ne savait pas ce qui nous attendait, personne n’osait faire quoi que ce soit. Aujourd’hui, nous sommes plutôt en face de risques, c’est-à-dire que nous avons une bonne idée des menaces qui nous guettent et de ce qu’elles pourraient coûter si elles se matérialisaient.

Parmi les nombreux risques qui pèsent sur les économies québécoise et canadienne, plusieurs viennent de l’extérieur. Parmi ceux le plus souvent cités, on trouve : la tenue des économies américaine et chinoise, les guerres en Ukraine et au Proche-Orient, le résultat des élections américaines et les catastrophes climatiques.

Pendant que certains cherchent encore à trouver l’étiquette qui conviendra le mieux à l’économie québécoise en 2024, l’Institut du Québec qualifiait le tout de « débat sémantique » le mois dernier. « Dans les faits, ce qu’il importe de retenir, c’est que cette pause de l’activité sera relativement modeste » et temporaire, rappelait-il. L’erreur serait alors de se laisser distraire et de perdre de vue les principaux défis à long terme sur lesquels le Québec doit rester concentré. C’est-à-dire la transition verte et le problème de rareté de main-d’oeuvre, ainsi que les enjeux de politiques d’immigration, de productivité et de gestion des finances publiques qui y sont liées.

Avec Clémence Pavic

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