Voter Joe Biden, pour sa lutte anti-monopole contre les GAFAM

Il est vrai que je ne suis pas un grand partisan de Joe Biden ni du bilan de son premier mandat. Navré par sa destruction du mouvement gauchiste et social-démocrate de Bernie Sanders organisé avec la complicité des caciques du Parti démocrate, je trouve plus utile et intéressant de critiquer la politique ultra-centriste du président sortant (et de son comité central) que de joindre ma voix à l’hystérie anti-Trump qui domine mon habitat naturel formé de bien-pensants new-yorkais.

L’accueil absurdement enthousiaste que les médias ont réservé au discours sur l’état de l’Union de Joe Biden le 7 mars dernier n’a fait que m’agacer davantage. Dans les pages du Wall Street Journal, Peggy Noonan, l’ancienne prête-plume du président George H. W. Bush, a qualifié son intervention de « fougueuse », s’extasiant sur l’« énergie » et l’« attention » du président sortant. « Il est toujours vivant, le vieux garçon », a claironné la républicaine.

Curieusement, il existe pourtant de très bons arguments qui ne se sont pas présentés à la session conjointe du Congrès américain pour soutenir Biden. Parmi les principales idées reçues à propos de « l’échec » du président, il faut mentionner son retrait de l’Afghanistan, dont la planification chaotique aurait été désastreuse sur la crédibilité des États-Unis. De nos jours, connaît-on un retrait militaire d’une envergure pareille, réalisé dans un environnement aussi hostile, qui aurait traversé joyeusement les écrans de télévision sans montrer d’images de morts ou de désespoir déchirant ?

En effet, on aurait pu faire sortir plus d’Afghans pro-Américains au petit matin. Mais avec des espions talibans disséminés partout dans l’armée nationale et le gouvernement, une telle opération aurait vraisemblablement suscité plus de panique et plus de morts. D’une façon ou d’une autre, il fallait mettre un terme à cette aventure inadaptée, voire stupide. Reconnaissons-le, les évacuations militaires ne sont jamais jolies. Biden portait sur ses épaules le fardeau non seulement des bêtises passées de George W. Bush, mais aussi de celles d’un détracteur de l’invasion de l’Irak, nul autre que Barack Obama, qui a notamment promulgué le « déferlement » de 30 000 soldats en Afghanistan en décembre 2009, un acte si cynique et si inutile que je n’en reviens toujours pas.

Nous n’aurions jamais dû occuper ce pays impossible à conquérir après avoir raté la mission à Tora Bora pour capturer Oussama ben Laden. Les talibans n’avaient rien à faire avec le 11 Septembre, et les tribus afghanes ne voulaient pas de notre conception de la liberté et de la démocratie. « Nous savons d’expérience que vouloir imposer de l’extérieur une loi à un peuple, ça ne marche plus depuis longtemps », a sagement déclaré Jacques Chirac, vétéran militaire de l’éviction française en Algérie, quelques mois après l’invasion de l’Irak, en 2003.

J’aimerais bien que toutes les filles afghanes aillent à l’école, mais pas protégées en permanence par des soldats du Kansas et de la Californie. Donc bravo, Monsieur Biden. Rabougri depuis l’enfance en concentration et en perspicacité, l’ancien président Trump a ordonné le retrait de l’Afghanistan à la dernière minute de son mandat sans aucune planification — et il a bizarrement omis de prévenir les forces armées avant d’en signer l’ordre.

Il y a cependant un atout dans le jeu du gouvernement Biden encore moins visible que la sortie de l’Afghanistan : la politique anti-monopole du département de la justice et de la Federal Trade Commission (FTC). Les États-Unis jouissent d’une glorieuse tradition d’intervention publique dans les marchés privés afin de freiner la concentration du pouvoir des grandes entreprises : chemins de fer au XIXe siècle ; pétrole peu après le tournant du vingtième ; et télécommunications en 1913. Le grand juriste Louis Brandeis a bien résumé cette menace : « Nous pouvons avoir une démocratie dans ce pays ou nous pouvons avoir une grande concentration de richesse entre les mains de quelques-uns, mais on ne peut pas avoir les deux. »

Aujourd’hui, nous nous trouvons dans une époque aussi soumise politiquement que l’a été celle dominée par la Standard Oil et son chef, l’oligarque John D. Rockefeller. Le danger actuel vient d’une concentration d’actions cotées en Bourse connues sous l’acronyme GAFAM. Mark Zuckerberg, p.-d.g. et fondateur de Facebook, et Jeff Bezos, fondateur d’Amazon (qui s’amuse à intimider le congrès avec son Washington Post) sont peut-être ce qu’il y a de plus proche du personnage capitaliste à la Rockefeller. Cela dit, Google, en dépouillant financièrement des médias qui autrefois servaient de barrage républicain contre les attentats d’intérêts privés souvent entremêlés de factions politiques, est tout aussi toxique et destructeur pour la culture démocratique. L’administration Biden en a pris conscience et a ranimé l’esprit anti-monopole au sein du gouvernement fédéral.

Deux procès entamés par le département de la Justice sont en cours contre Google pour manipulation anticoncurrentielle — et donc illégale — de la recherche sur Internet et des marchés publicitaires en ligne. Le premier a été lancé par le gouvernement Trump, à sa fin ; le deuxième — plus sophistiqué et potentiellement plus préjudiciable parce qu’il cible les gigantesques revenus volés de la presse écrite — a été déposé en janvier 2023 par l’estimable Jonathan Kanter, chef de la section « antitrust ».

Kanter comprend ces enjeux mieux que quiconque, outre la grande Lina Khan, cheffe de la FTC, qui a déposé sa propre plainte anti-monopole contre Amazon, en septembre. Difficile de dire qui parmi ces géants est le plus vilain. Sachant que le découpage et l’affaiblissement des GAFAM sont primordiaux si l’on souhaite une Amérique pluraliste et libre, voilà en tout cas une motivation tout à fait honorable pour voter Biden.

Éditeur de Harper’s Magazine, John R. MacArthur signe dans Le Devoir une chronique au début de chaque mois.

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