Vu d’ici | Le Devoir


De retour pour cette période entourant les Fêtes, la série Instantanés, cadeau des journalistes du Devoir, propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Philippe Papineau à partir d’un cliché de François Giguère.

Ce que je vois d’ici me rend un peu triste. Non, je sais, le ciel est d’un bleu impeccable et le froid n’est pas mordant, on peut donc jouer dehors de longues heures encore. Des fois, ces derniers temps, les parents nous permettent même de nous amuser après le coucher du soleil, et même, quand on est sages, de retourner jouer dehors après le souper.

Reste que j’ai du mal à garder le sourire. En tout cas, dans le voisinage, on a fait les 400 coups avec les copains du quartier. À 8 h 15 du matin, dès le déjeuner engouffré, les portes de la rue Rosa s’ouvraient presque en même temps et toute la bande se rassemblait au parc du bout de la rue, les gants encore chauds d’avoir passé la nuit sur les gros radiateurs qui trônaient dans les salons. 

Monsieur Leblanc, qui s’occupait du magasin général juste à côté du parc, nous appelait la « gang des sept ». Il y avait moi, Martin, Robert, Josée, Maurice et son frère Richard — ça s’invente pas — et puis Ti-Jean. Y’a un mois, une balle de neige perdue a percuté la vitrine de l’établissement, M. Leblanc est sorti en colère en nous traitant de petits voyous. On est tous partis se cacher sous la galerie de Ti-Jean en riant — mais avec la peur au ventre un peu quand même. En après-midi, on est allés s’excuser. Derrière son comptoir, dans son tablier blanc, le patron a bougonné quelques mots, mais ses yeux nous disaient qu’il était pu fâché. 

Non mais, avec ce qui s’en vient, je perds un peu de tonus. Je repense à la fois où on est partis à la recherche d’un méga-giga-supra glaçon dans la ville. On a arpenté tous les recoins, scruté toutes les gouttières et les rebords enneigés. C’est finalement Martin qui a trouvé la merveille scintillante, sous la porte arrière du garage de M. Verville, celui avec la grosse pancarte « Mécanique générale ». Elle faisait un bon 60 centimètres — la merveille glacée, pas la pancarte — et on l’a montrée fièrement à tout le monde en criant « tadaaaaam ! » et en la brandissant comme une épée. Finalement, en essayant de m’en faire un gros nez, il a cassé le glaçon en deux. Mais c’était pas grave. 

Reste que je me liquéfie un peu à l’idée de ce qui va arriver bientôt. J’aurais peut-être dû en profiter plus quand c’était le temps, comme après la grosse tempête du 27 décembre où toute la région a été ensevelie sous presque un mètre de neige. On a transformé le parc en immense glissade et on a presque franchi le mur du son sur le toboggan tout neuf que la mère de Josée avait acheté dans le catalogue Sears. Maurice et Richard l’avaient baptisé « Rocket » et ça nous a tous fait rire. 

Franchement, les commissures de ma bouche tendent vers le bas depuis que Robert, voyant l’inévitable arriver, m’a retiré mon bon vieux balai. Son père lui a dit qu’il en aurait bientôt besoin pour enlever la garnotte de l’entrée de garage, pour pas que ça abîme la peinture de son Chrysler « vert metal flake ». 

En fait, ce que je vois d’ici, du haut de mes 8 pieds, c’est la neige qui commence à disparaître, c’est la saison qui s’achève, c’est les brins de verdure qui apparaissent sur le pourtour du parc, c’est ma fonte, ma dégringolade imminente, mon adieu aux amis, ma fin en tant que bonhomme de neige. Au moins, on se sera ben gros amusés, la gang de la rue Rosa. Et tant qu’il y aura des hivers, on revivra ça.

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