Yolande Moreau rend hommage à l’art tous azimuts dans « La fiancée du poète »

Après des années de mystérieuse absence, Mireille est de retour dans sa ville natale, où elle a hérité de la vaste mais délabrée demeure familiale, sur les bords de la Meuse. Or, ce n’est pas son salaire de cuisinière à la cafétéria de l’école des beaux-arts locale qui peut suffire à l’entretien de la propriété. Mireille décide donc de prendre trois logeurs : Bernard, Cyril et Elvis. À la bande s’ajoute Fernando, le grand amour enfui de Mireille, qui décide de reparaître. Chacun a une double identité, chacun a un côté artiste… De fait, dans sa comédie fantaisiste La fiancée du poète, Yolande Moreau rend hommage à l’art tous azimuts, même contrefait.

La triple lauréate aux prix César (meilleur premier film et meilleure actrice pour La mer monte, meilleure actrice pour Séraphine) a écrit et réalisé La fiancée du poète, en plus d’y tenir le rôle-titre.

On y croise, entre autres, un homme qui aime se travestir, un étudiant en art qui se la joue faussaire, et un chanteur country moins américain qu’il ne le dit. Bref, personne n’est tout à fait qui il prétend être, y compris Mireille et son bien-aimé prodigue.

« À l’origine, c’est un copain à moi qui m’a montré une revue d’art dans laquelle il y avait cet article passionnant sur un faussaire londonien, Shaun Greenhalgh », explique Yolande Moreau, interviewée lors de son passage au festival Cinemania.

« Dans la revue, on pouvait voir ce gros bonhomme, plutôt empâté… Mais juste à côté, il y avait des photos de ce qu’il avait réalisé : des oeuvres absolument magnifiques. »

À la lumière dudit article, Yolande Moreau se prit de fascination pour cette profession occulte qu’est celle de faussaire.

« J’ai lu et lu sur les faussaires, jusqu’à me dire que je n’allais quand même pas réaliser un documentaire sur le sujet, car ça a déjà été fait. Puis, j’ai compris que ce qui m’intéressait, c’était le syndrome de l’usurpation. En d’autres mots : pourquoi ressent-on parfois le besoin de prendre l’identité de quelqu’un d’autre ? »

La réponse de Yolande Moreau ? « Pour mieux rêver sa vie. »

Trois valeurs

Rêver sa vie, c’est en l’occurrence ce que Mireille a toujours fait. S’il y a là une part de déni face à sa morne réalité, il y a surtout une volonté de rendre plus excitante et plus belle son existence. Quitte à se mentir, quitte à inventer.

« Il y a des tas de manières de tricher avec la réalité pour se la rendre plus belle. Chercher un peu son eldorado… Pour y arriver, ne faut-il pas marcher en dehors des clous ? Vous savez, mon film est politique — peut-être pas au grand sens du mot, mais il l’est, assurément. L’argent gouverne le monde, avec des valeurs capitalistes et matérialistes assorties. Mais est-ce que ce sont bien les valeurs qu’on veut ? L’amour, le communautaire et l’art peuvent tellement nous amener ailleurs… »

Ces trois valeurs, l’amour, le communautaire et l’art, sont ce qui en vient à unir les personnages. Des personnages diversement excentriques et largués : des marginaux et des laissés-pour-compte, en somme. 

Toutefois, dès lors qu’ils se construisent leur « eldorado » à eux, tous ensemble, ils cessent d’être marginaux.

« Exactement. Quoique, pour moi, ils ne sont pas si marginaux que ça. J’entends par-là qu’ils ne sont marginaux que dans le regard de la majorité. »

En retirant la majorité de l’équation, comme dans le petit monde que Mireille et ses camarades se sont créé, il n’est plus de marginalité.

L’influence d’Agnès Varda

Une chose est certaine, le cinéma que pratique Yolande Moreau, en tant que réalisatrice, n’a rien de classique ou d’ordinaire. Ce sont d’ailleurs là deux de ses principales qualités.

« Je me suis un peu offert un luxe, avec ce film-ci : j’avais envie d’un conte, d’une fable pleine de lumière », confie la cinéaste.

« Il y a aussi un côté “vallée de la Meuse”, avec ses bois encaissés, ses brouillards… Et il y a également le film Les plages d’Agnès, d’Agnès Varda, qui m’a profondément marquée… Elle y raconte le siècle dans lequel elle vit en se déguisant en patate, en déversant du sable dans sa rue : elle a un culot monstre ! Il y a certainement l’influence de ce film dans le mien. Et puis, qui a dit que le cinéma doit absolument être réaliste ? Moi, je voulais sortir de ça. J’habite en France, mais je suis Belge, et par conséquent, on me parle tout le temps de “belgitude”. Il y a plein de films comme ça que j’adore, mais pour le mien, cette grisaille-là, ce ciel plombé et cette morosité, je n’en voulais pas. »

En cela, on ne peut que donner raison à Yolande Moreau. En effet, tant qu’à rêver sa vie, pourquoi ne pas rêver son cinéma aussi ?

La fiancée du poète

★★★ 1/2

Comédie fantaisiste de Yolande Moreau. Avec Yolande Moreau, Sergi López, Grégory Gadebois, Estéban, Thomas Guy, Anne Benoît, William Sheller. France–Belgique, 2023, 103 minutes. En salle dès le 26 janvier. 

À voir en vidéo

You May Also Like

More From Author